Si la vie offrait un service client, j’aurais deux mots à leur dire

Des fois, j’ai l’impression que je peux voir tous les morceaux de ma vie se placer, que tout prend son sens. Ça dure en général 2 minutes, et ça passe. J’aimerais que ça s’étire, avoir ce sentiment avec moi tout le temps, me sentir vivante, joyeuse, rassasiée, en phase avec ma vie — en phase avec le monde. Mais au tournant, il y a toujours la réalité qui me rattrape.

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L’entrevue de Nathalie Petrowski avec Jacques Languirand a fait sauter quelques bulles dans ma tête. À 83 ans, en fin de vie à moins qu’un remède guérissant l’Alzheimer ne soit trouvé dans les prochains mois, j’apprends que Languirand, ce personnage inspirant et inspiré avec qui j’avais jadis l’impression de partager mon questionnement existentiel, doit faire le deuil de ses plus grands rêves, dont celui d’avoir été un homme de théâtre reconnu, et d’avoir fait carrière en France.

Sa vie, elle, l’a poussé dans une autre direction, l’a gardé ici au Québec, une destinée tout autre que celle dont il rêvait. Par hasard, un projet temporaire d’émission de radio qui devait durer un mois, a fait de lui un homme de radio aimé, respecté, écouté, admiré. L’homme qui voulait être reconnu pour son apport au théâtre, la vie l’a placé ailleurs, derrière un micro dans les sous-sols de la SRC, à nous partager ses observations sur la vie, celle à l’intérieur de nous, celle à l’extérieur de nous : le soi, le monde, l’univers.

43 années passées derrière son micro, et moi qui réalise en lisant l’entrevue, que ça n’était pas prévu. Jacques Languirand s’est lancé là-dedans sans savoir, et sans vouloir devenir le gourou-mentor du dimanche soir qu’il est devenu pour ma génération.

Paris, Berlin, la psychanalyse, la dépression – l’article parle de tout ça brièvement, mais je ne peux m’empêcher de me reconnaitre dans ce parcours.

Le désir d’être reconnue comme artiste, la recherche de soi ailleurs qu’au Québec, se chercher dans le monde, l’Europe, Paris et Berlin, la blessure, celle d’un parent écrasant, de l’autre absent, cette envie de communiquer par tout les canaux possibles.

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Je n’avais pas prévu ça en revenant vivre au Québec en juin dernier, pas prévu que la pérennité des personnages qui meublent mon univers me rentrerait dedans sans préavis.

J’aurais aimé que quelqu’un m’avise, m’explique la vieillesse, la pérennité des relations.

D’abord, il y a mon père qui est parti l’année passée. Maintenant, mes animateurs préférés, ceux que j’avais hâte de retrouver en revenant vivre au Québec, hâte à ces douces soirées emmitouflées avec ma radio, partent l’un après l’autre.

Si ce n’était que ça. Mais la vie, le temps, la gravité – tout ça me rentre dedans.

Le difficile constat qui prend des mois à se faire, celui du temps, cette chose insaisissable qui s’étire et se contracte, qui ne m’épargne pas. Je vieillis, mes mains, mon visage, ma peau, mon corps. Mes amies vieillissent, et que dire des jeunes, avec leur belle peau douce, leur corps qui peut subir tous les excès, leur douce illusion d’éternité, pendant que moi je dois débloquer un budget mensuel pour assurer mon capital jeunesse.

C’est mon image mentale qui est blessée, déstabilisée. On me force à changer de vitesse sans que je sois prête, à laisser l’éternelle ado et la remplacer par la femme qu’on me demande de devenir, la femme qui m’attendra pour changer de décennie en 2015.

Je n’avais rien prévu de ça. Pas prévu que mon retour ici ne serait pas un nouveau départ, mais plutôt une lente digestion des 5 dernières années, comme un atterrissage au ralenti. Au lieu d’avancer et de construire, je nostalgise, revisite les évènements avec le recul que j’ai aujourd’hui, comme si j’avais besoin de me rejouer le film pour mieux analyser ses scènes, sans être trop certaine que tout est vraiment arrivé : Paris dans la brume, les déceptions face aux attentes, la réalité qui ne coïncide en rien avec les idéaux que j’avais, toute ma difficulté à me trouver, à me comprendre, la maladie de papa, la tempête dans ma tête, et le monde qui ne me faisait plus trop de sens.

La grande désillusion, et la dérangeante réalisation que je vieillis, que je ne suis finalement, pas éternelle. J’en aurai surement pour une bonne décennie à m’ajuster à l’idée que je ne suis ici que brièvement, que mon étoile aussi, s’éteindra.

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J’aurais aimé qu’on me prévienne, qu’on me prépare, que je puisse anticiper l’arrivée de ma quarantaine, m’y préparer, comme si cela était possible.

J’ai l’impression d’avoir été flouée, mal informée. Si la vie offrait un département service client, j’aurais deux mots à leur dire : rassurez-moi qu’en me prenant mon capital jeunesse, mon père, mes animateurs radio, mes années, mes illusions et mes idéaux, qu’au moins, je gagnerai en paix intérieure, en clarté, histoire que tout ça, la vie, en vaille le coup. #rapportqualitéprix.

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Jaques Languirand aura été un père spirituel pour moi, et surement pour mon propre père, lui qui m’a habituée aux dimanches soirs introspectifs et trippatifs.

«J’accepte la fin. J’ai 83 ans, mais vous savez quoi? Je suis convaincu qu’il y a une vie après la mort. J’entends bien y poursuivre ma formation!»
– Jacques Languirand

Des fois j'ai l'impression que je peux voir tout les morceaux se placer, enfin ma vie prend son sens. Ça dure généralement 2 minutes, et ca passe.

Author: m-c

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